POURQUOI TROP DU SANG DANS L'HISTOIRE POLITIQUE DE MON PAYS
   
       
 
 

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Mort d’un patriarche…

 

Le Président Augustin Poignet est mort. Au-delà de la peine incommensurable qui étreint  toutes celles et tous ceux qui l’ont bien connu, je crois que chaque Congolais devrait être édifié sur l’ampleur de la perte subie par la nation.

 

Petit-fils et fils d’originaires de la Lékoumou, je peux affirmer avec certitude qu’aussi loin que je m’en souvienne, le Vieux Poignet est toujours apparu à mes yeux comme une sorte de figure tutélaire mais protectrice. Qu’on en juge : au début du siècle dernier, mon grand-père, Jean-Joseph Moungalla, très tôt orphelin de père et de mère, fut recueilli par des parents lointains résidant à Sibiti. Le chef de cette famille compatissante n’était autre que le propre grand-père d’Augustin Poignet. Ce parent chef de terre, nommé Itoura alla même, avec sa femme Pembe, jusqu’à adopter le jeune Moungalla, de sorte que, sur l’état-civil de celui-ci, apparaissait uniquement les patronymes de ses nouveaux père et mère.

 

Grâce à ce coup de pouce du destin, Jean-Joseph Moungalla put entreprendre des études d’infirmier et exercer sa carrière durant ce noble métier sur tout le territoire de ce qu’on appelait alors le Moyen-Congo. Mon aïeul finit sa vie il y a une trentaine d’années, respecté de tous, et propriétaire d’une pharmacie à Sibiti.

En 1955, mon grand-père, réinstallé depuis longtemps à Indo, bourgade proche de Sibiti, demande à un jeune sous-officier de l’armée française de l’aider à obtenir une bourse d’études en France pour son brillant deuxième fils. Chose demandée, chose obtenue de haute lutte par ce soldat. Le nom de ce bienfaiteur galonné ? Le jeune Augustin Poignet. Et qui était ce jeune étudiant, qui finira par aller étudier en France, notamment à Caen et Paris ? Jérôme Moungalla, mon propre père.  

 

Milieu des années 1980. Jeune étudiant moi-même, j’avais toujours plaisir à fréquenter, à Maisons-Alfort, banlieue proche de Paris, ce patriarche légendaire pour tout ressortissant de la Lékoumou. Les avatars de la vie politique avaient fini par le transmuer de militaire à ministre de son pays, puis d’homme d’Etat ayant même brièvement occupé la plus haute charge de l’Etat (48h) en exilé politique. Et enfin, d’exilé en banquier parisien prospère.

1992 : retour fracassant au sommet des affaires. Augustin Poignet est élu Président du Sénat congolais. Devenu second personnage de l’Etat, je puis témoigner que ni cette élévation, ni les ors et les fastes de la République ne montèrent à la tête de celui qui sa vie durant, ne se départit jamais de sa simplicité toute militaire. Le jeune parent que je suis ne manquait jamais d’être immédiatement introduit dans son bureau, sans protocole aucun, dès que la fantaisie me prenait de le visiter.

 

Homme bon et à l’écoute de la détresse des autres, il m’aida de manière multiforme lors de la période pénible qui suivit le décès de ma pauvre mère début 1993. J’échangeais souvent avec lui sur la situation politique alors chaotique dans notre pays. J’étais la plupart du temps surpris par la justesse et la pertinence de ses analyses. Plus profondément, sa modération et sa pondération étaient les traits qui se dégageaient de son attitude et de ses propos.  

 

Début des années 2000. Le patriarche est fatigué et malade. Victime de problèmes cardiaques, il manquera de peu de trépasser.  Mais, il prendra sur lui, et puisera dans ses dernières forces pour tenter de concilier les inconciliables, lors de l’interminable guerre civile pudiquement appelée « bêtise humaine ». Prenant la tête d’un « Front patriotique »  prônant le dialogue entre le pouvoir et les opposants, il participera au fameux dialogue national de 2001. Je le fréquentais alors avec le même plaisir pour la sagesse de ses propos.

Nommé Ministre début 2008, j’appris alors, par sa fille Myriam, qu’il souhaitait vivement, malgré un état de santé chancelant, que je ne manque pas, lors d’un passage en France, de le visiter. Début juin 2008, je passais un coup de fil à Myriam, pour demander des nouvelles de l’état de santé du patriarche. Celles-ci n’étaient pas bonnes. Ma parente me fit alors comprendre à demi-mot que, n’eut été sa robuste constitution de militaire, nous aurions, depuis quelques semaines déjà, déploré sa perte.

 

Président Augustin Poignet : tu nous quittes au moment où la Lékoumou et le Congo avaient encore tant besoin de tes lumières. Toi le sage, le notable si attaché à ta bonne terre de Sibiti. Toi le Métis si plein des traditions de tes ancêtres africains ; toi l’homme d’ouverture et de tolérance, tu nous manqueras énormément. Nous restera le souvenir de tes saillies humoristiques en patois, toi qui maniais avec tant de dextérité la langue de tes ancêtres.

 

Adieu « Ngoubâl » (1). Que la terre de nos ancêtres, où nous souhaitons tous que tu sois enseveli, te sois légère.

 

Thierry Moungalla

 

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